Images et portraits de bibliothécaires, littérature, cinéma

 

Marianne Pernoo, Bibliothèque Interuniversitaire de Lettres et Sciences Humaines, BIU-LSH, Lyon,

 

Colloque «Histoire des bibliothécaires»,

 Centre de Recherche en Histoire du Livre,  Bibliothèque municipale de Lyon,

  27-29 novembre 2003

 

Lyon, novembre 2003-juin 2004

 

 

D’emblée nous pouvons faire une étonnante constatation : le personnage du bibliothécaire est abondamment traité à travers  la littérature et le cinéma mais ce traitement s'accompagne d'une méconnaissance globale du métier. Il y a là un paradoxe : l’écrivain est passionné par le commerce des livres et beaucoup d’écrivains se sont frottés aux métiers du livre, qu’ils aient assumé les fonctions d’imprimeur-libraire, de journaliste comme Théophile Gautier, de fondeur de caractères comme Balzac, et même de bibliothécaire. Et cependant le métier de bibliothécaire semble toujours décrit de l’extérieur, et fait l’objet d’une méconnaissance qui peut aller jusqu’à la caricature. Le littérateur Charles Monselet n’a –t-il pas affirmé, dans La Bibliothèque paru en 1859, l’axiome suivant : « tout bibliothécaire est ennemi du lecteur » Comment souscrire par exemple à cette charge, une parmi de nombreuses autres, mais  qui a la triple force de se présenter comme un témoignage, d’être récente et  d’émaner d’un grand écrivain : « le bibliothécaire était un rustre incompétent, insolent et d’une laideur éhontée, placé sur le seuil pour effrayer par son aspect et son aboiement les candidats à l’entrée ». C’est Primo Levi qui parle, un lettré et un ami des bibliothèques s’il en est, et ce sont des souvenirs autobiographiques puisqu’il s’agit du Système périodique (Turin, 1975, Albin Michel 1987 pour la traduction). Voilà pour l’homme. Et pour la femme bibliothécaire, autre aimable description du même auteur : « Mademoiselle Paglietta, la malheureuse, n’était guère moins qu’un lusus naturae : elle était petite, sans poitrine et sans hanches, cireuse, rabougrie et monstrueusement myope […] Paglietta me demanda pourquoi je voulais précisément le Kerrn, elle voulut voir ma carte d’identité, l’examina d’un air malveillant, me fit signer sur un registre et ne m’abandonna le volume qu’à regret. ».

 

Et comble, même ceux qui aident vraiment le lecteur sont mal vus : ce sont des fous, des mono-maniaques fanatiques du rangement, comme ne témoigne cet extrait des Fous de Scarron de Christian Poslaniec (le Masque, 1990) :

«Je me trouve face à face avec le  responsable de la bibliothèque en personne. Il a l’air affable et calme mais, après lui avoir dit ce que je cherche, je découvre que j’ai affaire à un passionné masqué. Le Zorro des parchemins et des incunables […] Il doit connaître par cœur l’emplacement de tous les livres –c’est effarant à penser- car il s’arrête sans la moindre hésitation au milieu d’un rayonnage de vingt mètres, tend la main avec précision, et en sort un grand livre plat, relié pleine peau, qu’il me tend. Je le prends avec délicatesse […] Je feuillette le volume qui ne comporte que quelques pages. […] Je lève les yeux sur le bibliothécaire en chef. Il regarde les tranches des livres proches et a l’air en extase. Un passionné, indubitablement. »

 

 Nous sommes des personnages de comédie, des cibles de caricature, les mal-aimés des lecteurs à qui nous fournissons leurs livres, des spectateurs à qui nous offrons leurs films du vendredi soir. Tout le propos de mon intervention sera de démêler à qui la faute et de voir comment inverser la tendance. Peut-être même comprendrons-nous mieux au passage ce qui, dans le métier, fascine le profane au point de l’effrayer.

 


 

 

Il ne faut pas croire que les bibliothécaires ne s’intéressent pas à leur image. Au contraire, ils s’intéressent vivement au reflet que leur renvoient d’eux-mêmes la  littérature et le cinéma, et de nombreux bilans ont été faits, avec annexes, index, bibliographies et catalogues, de sorte que ce travail que j’espérais original est déjà en soi une compilation de bibliothécaire. Ces bilans dressés par la profession se rapportent aux images des bibliothèques dans toutes leurs dimensions, donc aux métiers et au représentations des bibliothécaires, hommes et femmes, jeunes tendrons et vieilles barbes. Voici quelques éléments bibliographiques, offerts dès le début de cette intervention conformément au mode de fonctionnement de la profession   :

 

Ouvrages imprimés :

 

Anne-Marie Chaintreau et Renée Lemaître: Drôles de bibliothèques ... : le thème de la bibliothèque dans la littérature et le cinéma. 2ème éd. revue et augmentée. Paris : Ed. du Cercle de la Librairie 1993

 

The Image of the Library. Studies and Views from Several Countries, Collectional Papers / ed. Valeria D. Stelmakh. SI : IFLA ; Haïfa : University of Haïfa Library, 1994. - 195 p. ; 24 cm. ISBN 965-222-552-5

 

Sites et portails en ligne :

 

"Bibliothekarinnen und Bibliothekare in Belletristik und Film". Seminararbeit für das Seminar "Die Rolle der Frau in Bibliotheken und Informationseinrichtungen" / Monika Bargmann / Nadine Friedrichs / Julia Hellmich / Meike Schröder. - Adresse URL (juin 2004) : http://www.bui.fh-hamburg.de/pers/ute.krauss-leichert/Aktiv-fh/Glow/text/Literatur.Film.pdf

 

 

BibliothekarInnen in Belletristik & Film (zuletzt aktualisiert am 3. November 2003 - Hinweise an Monika Bargmann). Adresse URL (juin 2004) :

http://www.infomanager.at/biblio/berufsbild/berufsbild-belletristik.html

 

Le livre et la bibliothèque comme sujets de fiction et d’essais. Bibliographie du Département de Formation aux Métiers du Livre et de la Documentation de Lille 3. Adresse URL (juin 2004) :

http://www.univ-lille3.fr/www/UFR/idist/dfmld/documents/biblio2000/biblio_22.htm

 

Toutes les conclusions concordent : cette image est peu flatteuse. Il faut citer en témoignage ce compte-rendu de l’ouvrage Drôles de bibliothèques… présenté par Marielle de Miribel dans le Bulletin des Bibliothèques de France (BBF 1996 – Paris, t. 41, n° 1)

 

« Anne-Marie Chaintreau et Renée Lemaître ont brossé, à travers l'analyse de mots-clé, un tableau des bibliothèques et des bibliothécaires, tels que cinéastes et écrivains les ont décrits : rats, poussière, échelles, silence, cimetières, labyrinthe, puis, bibliothécaires sexy, executive women, détectives, célibataires...

John Frylinck donne à voir l'image flatteuse des bibliothécaires à travers les yeux des auteurs en veine d'inspiration. Avec leurs lunettes sur le nez, ils sont par leurs défauts physiques des caricatures de choix, affublés de déficience sexuelle et de fragilité mentale. Leur avidité de lecture est égale à leur haine du prochain, et dans leur zèle, certains vont, le week-end, jusqu'à inventorier leur réfrigérateur. « Silence ! » est leur devise. »

Ce constat morose appelle nécessairement quelques tentatives d’éclaircissement. Où s’enracine cette image désastreuse du bibliothécaire ? Nous joindrons donc à une esquisse de panorama littéraire du métier quelques constatations personnelles, tirées d’une lecture des pages qui ont suscité notre attention. 

 

Il semble qu’entre écrivains et bibliothécaires tout commence par un contentieux, et que ce contentieux qui semble naître avec l’essor de l’imprimerie reste véhiculé dans la représentation du métier sans véritable remise en question. Nous sommes encore tributaires de clichés liés à l’institution de la censure. Jusqu’au XVIIIe siècle en effet, le métier de bibliothécaire n’existe pas vraiment en tant que tel : les fonctions liées à la tenue d’une bibliothèque apparaissent comme les prolongements de sa constitution et de sa fréquentation, par l’université ou par l’institution religieuse qui la détient. Une grande complicité naturelle unit ceux qui écrivent les ouvrages à ceux qui les rangent en bibliothèque ; en fait ce sont les mêmes, et ils s’entendent pour perpétuer l’identique en le faisant croître et multiplier. Ils sont souvent décrits sans tendresse par les tenants de l’ordre nouveau :  le même clerc prisonnier d’Aristote, le même érudit prisonnier de son érudition écrit les ouvrages, les enseigne et les met en rayon. Anonyme chez Rabelais, le bibliothécaire tonsuré de la librairie de Saint-Victor (alias Sainte- Geneviève) transmettra sa manière d’accumuler les références à un Thomas Diafoirus, puis à un Pangloss, étudiants sans génie qui ont intériorisé leurs catalogues et l’enseignement de leurs aînés jusqu’à pouvoir les réciter par coeur. Sans être bibliothécaires, (l’un est médecin, l’autre précepteur)  ces deux derniers sont tout naturellement désignés pour en assumer les fonctions, puisqu’en les choisissant l’institution est assurée de perdurer à travers eux dans un confortable immobilisme intellectuel. Ces personnages en effet ont un trait de caractère commun : ils sont imperméables au changement. C’est cette image-là du bibliothécaire qui nous a été transmise. Il n’est pas indifférent sans doute que le bibliothécaire soit justement la cible de ces écrivains qui ont passé leur vie à se battre contre la censure royale. D’un côté ceux qui prennent les risques d’une pensée autonome, de l’autre les gardiens obtus de l’ordre établi, bien à l’abri au milieu d’une montagne toujours grandissante de références autorisées.

 

Cette image du clerc obscurantiste est fixée de façon vive et forte par Rabelais par opposition à celle plus flatteuse de l’imprimeur. Le bibliothécaire est à  la fois le gardien et le propagateur des livres de la bibliothèque de Saint Victor, dont le catalogue au chapitre 7 de Pantagruel constitue à lui seul une satire burlesque et vengeresse. La décence nous oblige à ne le citer qu’en partie. Il faut rappeler que les théologiens de la Sorbonne ont condamné le Pantagruel en 1533, dès la sortie de l’édition princeps en 1532, et que le premier décret royal de censure) se met en place sous la pression des théologiens :  le 13 janvier 1535, le roi François Ier fait interdire toute impression de livres en France sans autorisation.

 

 

« Et [Pantagruel] trouva la librairie de sainct Victor fort magnifique, mesmement d'aulcuns livres qu'il y trouva, comme Bigua salutis, Bragueta iuris, Pantoufla decretorum, Malogranatum viciorum, Le Peloton de theologie, Le Vistempenard des prescheurs, composé par Pepin, […] Les Hanebanes des evesques, Marmoretus de babouynis & cingis cum commento Dorbellis, Decretum universitatis Parisientis super gorgiasitate muliercularum ad placitum, L'apparition de saincte Gertrude à une nonain de Poissy estant en mal d'enfant, […], Le moustardier de penitence, Les Houseaulx, alias les bottes de patience, […], De brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem prieratem Iacopinum, […] » etc.

 

Que vaut un tel fatras de livres, et quel crédit accorder à une telle érudition ? La réponse va de soi. La reproduction de ce mode de pensée ne pose aucun problème : les ornières intellectuelles sont creusées, de plus en plus profondes, et voici Pangloss au XVIIIe siècle, présenté par Voltaire comme l’homme des bibliothèques par excellence,  c’est-à-dire le fleuron de l’érudition imbécile, celle qui détourne de l’action et de l’engagement.

 

« Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper. -- Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod ; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards ; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baaza ; le roi Éla, par Zambri ; Ochosias, par Jéhu ; Athalia, par Joïada ; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri IV ? Vous savez... -- Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin. -- Vous avez raison, dit Pangloss : car, quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos. -- Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul moyen de rendre la vie supportable. »

 

La référence au docteur Pangloss aura la vie dure pour évoquer le personnage du bibliothécaire. Elle est d’ailleurs explicite dans cette description tirée d’un roman pour enfants, Mini Hocker se shoote, de M.E. Kerr, New York, 1972, L’Ecole des Loisirs, 1990 : « il y avait toujours celles (les bibliothécaires) qui savaient vraiment, mais vraiment, où tout se trouvait, qui donnaient la réponse à toutes les questions possibles et imaginables, et possédaient une science à faire rougir et étonner Socrate, Platon, Salomon et le Dr Pangloss ». La référence est toujours présente, même si la notion de conformisme intellectuel a disparu.

 

 

On le voit, le « la » est donné pour longtemps. Au XIXe siècle cette note fondamentale s’enrichit d’harmoniques  qui semblent presque l’adoucir. C’est que, comme sa bibliothèque, le bibliothécaire se sécularise et perd de son pouvoir de censure, sans perdre tout à fait  cependant ce qui lui attire la convoitise méprisante du commun des mortels : le confort à vie d’une fonction paisible et retranchée. Les postes de bibliothécaires gardent toujours quelque chose de leurs origines conventuelles ou cléricales : dans Le Rouge et le Noir, Julien Sorel trouve par protection une place de bibliothécaire chez Monsieur le Marquis de la Môle. L’institution ou la mairie distribuent les postes par procédés de nomination personnelle. Au détour de courriers et de récits on mesure les luttes d’influence pour obtenir ces places mal rémunérées mais tranquilles, qui peuvent servir d’appoint à d’autres métiers comme celui de répétiteur de collège. La tradition d’allier ces deux fonctions est établie depuis longtemps, comme on le voit au début du conte de Clemens Brentano, Les Trois Noix, publié en 1817,

« En l’an 1665, un certain Daniel Wilhelm Möller, professeur et bibliothécaire à Altorf, se trouvait à Colmar où il était précepteur du fils du bourgmestre Maggi ». Les témoignages d’écrivains concordent, comme le témoignage de Balzac ou celui de Flaubert dans sa correspondance (son ami Louis Bouilhet a été nommé directeur de la bibliothèque de Rouen).

 

« Mon répétiteur, bibliothécaire du collège, me laissait prendre des livres sans trop regarder ceux que j'emportais de la bibliothèque, lieu tranquille où, pendant les récréations, il me faisait venir pour me donner ses leçons. Je crois qu'il était ou peu habile ou fort occupé de quelque grave entreprise, car il me permettait très-volontiers de lire pendant le temps des répétitions, et travaillait je ne sais à quoi. » (Balzac, Louis Lambert)

 

Au mieux, on constate une certaine transparence de la fonction. La bibliothèque existe, mais pas le bibliothécaire : dans l’ensemble de l’œuvre de Balzac, on trouvera treize références, toujours très courtes, au bibliothécaire, selon la concordance de Kazuo Kiriu disponible sur le site de la Maison de Balzac, http://www.paris.fr/musees/balzac/,  alors que le terme de bibliothèque fait l’objet de 130 références. Le bibliothécaire n’est pas intéressant à décrire. A la limite, Balzac le décrit par son chapeau, comme Flaubert décrira l’élève Charles Bovary par sa casquette :

 

« Il prit un chapeau, bas de forme et à bords larges.

- Voici l'ancien chapeau de Claude Vignon, grand critique, homme libre et viveur... Il se rallie au Ministère, on le nomme professeur, bibliothécaire, il ne travaille plus qu'aux Débats, il est fait maître des requêtes, il a seize mille francs d'appointements, il gagne quatre mille francs à son journal, il est décoré... Eh ! bien, voilà son nouveau chapeau.

Et Vital montrait un chapeau d'une coupe et d'un dessin véritablement juste milieu.

- Vous auriez dû lui faire un chapeau de polichinelle ! s'écria Gazonal. » Balzac, Les comédiens sans le savoir.

 

L’idée d’emploi protégé traverse le XIXe siècle. Les luttes d’influence pour obtenir le poste apparaissent dans la fiction romanesque comme dans la réalité des correspondances d’écrivain. Dans l’univers de la Comédie humaine, on devient bibliothécaire par les femmes, quand on est jeune et joli garçon. Voici par exemple dans La Muse du département, les conseils d’une femme à un jeune viveur, « Madame Schontz, qui s'intéressait beaucoup à Lousteau. » :

« Tu te feras nommer, par le crédit de Camusot, bibliothécaire à un Ministère où il n'y aura pas de livres. Eh ! bien, si tu places ton argent en cautionnement de journal, tu auras dix mille francs de rente, tu en gagnes six, ta bibliothèque t'en donnera quatre... Trouve mieux ? ».

 

Ou encore, dans Illusions perdues :

 

« Il est beau, il est jeune, il aurait noyé cette haine dans des torrents d'amour, il devenait alors comte de Rubempré, la seiche lui aurait obtenu quelque place dans la maison du roi, des sinécures ! Lucien était un très-joli lecteur pour Louis XVIII, il eût été bibliothécaire je ne sais où, maître des requêtes pour rire, directeur de quelque chose aux Menus-Plaisirs. Ce petit sot a manqué son coup. »

 

Une fois de plus, le roman balzacien n’est pas très éloigné de la réalité de son temps. En témoignent ces extraits de la correspondance de Flaubert, dans lesquels sont évoquées la mort de Louis Bouilhet et la question de son remplacement sur le poste qu’il laisse vacant à la bibliothèque de Rouen.

 


 « Mon bon vieux Max, j'éprouve le besoin de t'écrire une longue lettre ; je ne sais pas si j'en aurai la force, je vais essayer. Depuis qu'il était revenu à Rouen après sa nomination de bibliothécaire, août 1867, notre pauvre Bouilhet était convaincu qu'il y laisserait ses os. Tout le monde, - et moi comme les autres, - le plaisantait sur sa tristesse. Ce n'était plus l'homme d'autrefois ; il était complètement changé, sauf l'intelligence littéraire qui était restée la même.Bref, quand je suis revenu de Paris au commencement de juin, je lui ai trouvé une figure lamentable. ». Flaubert, correspondance : à Maxime du Camp,  Croisset, 23 juillet 1869.

 

« Quant à moi, qui conduisais le deuil, j'ai fait bonne figure jusqu'aux discours, exclusivement. J'aime la littérature plus que personne ; mais je veux qu'on me la serve à part. J'ai passé par de jolis moments depuis lundi matin ! N'en parlons plus. Quant à ce brave Monselet, que mon pauvre Bouilhet aimait beaucoup, je ne demanderais pas mieux que de lui être utile. Mais on nommera à cette place de bibliothécaire ou une "brute de la localité" , ou un jeune paléographe de Paris. Mon frère était le camarade de collège de Verdrel, le maire qui a nommé Bouilhet. Ledit Verdrel est mort et non remplacé. La nomination en question va donc dépendre du corps municipal. Je crois que l'archevêché s'agite. Bouilhet avait eu du mal à être nommé. On lui avait fait promettre qu'il habiterait Rouen toute l'année. C'était une condition. J'aimerais mieux voir à la Bibliothèque notre ami Monselet que tout autre. Mais je crois qu'il n'a aucune chance. Voilà. Je ne sais pas, entre nous, si Frédéric Baudry n'a pas envie de cette place. (Dans ce cas-là, vous comprenez, je ne puis rien faire pour Monselet. Sinon, tout ce qu'il voudra.) Baudry s'était mis sur les rangs, puis s'était retiré, Monselet se présentant. Je n'en puis plus de mal de tête, car je suis surchargé d'affaires .Je vous embrasse. ».  Flaubert, à Sainte-Beuve. Vendredi matin. (23 juillet 1869.)

 

 

 

Cette présentation des postes et des emplois pourrait laisser croire que la fonction de bibliothécaire est subalterne, humble et sans prestige. La réalité est plus complexe. Un réel prestige est en effet attaché à la fonction dans les grandes bibliothèques, la Mazarine, l’Arsenal, au point que certains postes existent dans ces bibliothèques avec la définition de postes non rémunérés et sont suffisamment attractifs pour être mis au concours. C’est ainsi que Marcel Proust a été nommé bibliothécaire à la Mazarine pendant cinq ans, de 1895 à 1900, après avoir concouru sur un poste non rémunéré, pour satisfaire à la demande paternelle de lui voir prendre un métier. En fait il s’y rendit une fois par an pour renouveler sa prise de poste, avant d’accepter la démission que le ministère de l’instruction publique lui signifia au bout de cinq ans après enquête sur ses absences et congés.

 

 

 

« 29 mai 1895 : il se présente au concours d’attaché non rétribué à la Bibliothèque Mazarine. Reçu 3ème sur 3, il commence à travailler en juin. En juillet, détaché au service du dépôt légal, au ministère de l’Instruction publique, il obtient un premier congé de deux mois. [ …] 1899 : 9 février : il obtient un 4ème congé d’un an pour son poste de bibliothécaire. 1900 : il est mis en demeure de revenir à son poste du dépôt légal. 1er mars : il est considéré comme démissionnaire. Ses collègues apprécient sa gentillesse mais peu son efficacité. Quand il n’est pas malade ni en vacances, il fait de courtes apparitions pour consulter quelques précieuses reliures. La poussière l’indisposant, il se munit d’un pulvérisateur à l’eucalyptus. »  Biographie de Marcel Proust, « Quid de Marcel Proust », par Dominique Frémy et Philippe Michel-Thiriet, in Proust, A la Recherche du temps perdu, tome 1, Robert Laffont, 1987, coll. Bouquins.

 

Pour mémoire, il a de prestigieux exemples : Sainte-Beuve cinquante ans avant lui dans la même bibliothèque, Leconte de Lisle et Anatole France à la Bibliothèque du Sénat quelques années auparavant. Nous reparlerons d’eux. Même mal payé, le métier est prestigieux. Michel Bernard a dressé une liste des écrivains bibliothécaires accessible en ligne dans sa Banque de Données d’Histoire Littéraire Adresse URL (juin 2004) : http://michel.bernard.online.fr/bdhl/bdhl.php. Dans les fonctions de documentation, nous voyons se côtoyer par ordre alphabétique les noms de Georges Bataille, André Breton, Guillaume Budé, Jean Cayrol, José Maria de Hérédia, Jules Michelet, Alfred de Musset,  Charles Nodier, Georges Perec, Charles-Augustin Sainte-Beuve pour ne citer que quelques-uns d’entre eux. Tableau éclairant et utile, auquel il convient d’ajouter les noms de  Berlioz (bibliothèque du conservatoire) et de Théophile Gautier, bibliothécaire de la princesse Mathilde. Une figure particulièrement prestigieuse est celle bien connue de Charles Nodier, explicitement admiré par Balzac, qui lui dédie La Rabouilleuse en associant dans le même hommage la fonction de bibliothécaire au titre d’académicien : « A Monsieur Charles Nodier, Membre de l’ Académie française, bibliothécaire à l’Arsenal ». Voilà tout de même de quoi nous réconcilier avec l’image du métier ! C’est que le bibliothécaire se fait ici pleinement passeur d’idées. En 1824, lorsque la Muse française cessa d'être publiée, ses membres fondateurs (Alexandre Soumet, Alexandre Guiraud, Émile Deschamps, Victor Hugo, Alfred de Vigny) commencèrent à se rassembler régulièrement chez Charles Nodier, qui venait d'être nommé bibliothécaire à l'Arsenal. Les «soirées de l'Arsenal» devinrent alors une institution. Elles se déroulaient le dimanche et accueillirent, outre les fidèles de la Muse française, de nombreux écrivains romantiques (Alphonse de Lamartine, Alexandre Dumas, Honoré de Balzac, Alfred de Musset, Prosper Mérimée, Charles Augustin Sainte-Beuve, Marceline Desbordes-Valmore...) ainsi que des artistes (David d'Angers, Eugène Delacroix, Louis Boulanger...). À partir de 1827, ces réunions se poursuivirent chez Victor Hugo, rue Notre-Dame-des-Champs.

 

Derrière ces définitions extérieures du poste c’est tout de même au XIXe siècle que nous voyons naître une perception  littéraire plus approfondie des fonctions liées au métier, comme si la professionnalisation de la fonction devenait suffisante pour être perçue par le profane. Cependant cette identité professionnelle se dessine la plupart du temps en creux. Petit à petit une prise de conscience se dessine en effet : le métier de bibliothécaire existe, il a des contours et ne se confond plus avec la simple connaissance (ou méconnaissance) des contenus. Cependant  l’image reste négative et constitue  une contr’image, qui offense la profession : le savoir est une forme de pouvoir. Son gardien veut le garder pour lui, soit par paresse, soit par jalousie. Ce personnage falot peut devenir contrariant, voire occulte et malfaisant.  La représentation emblématique de ce pouvoir occulte est celle que propose le roman d’Umberto Eco, Le Nom de la Rose (Fabbri-Bompiani 1980, Grasset 1985) : A la suite d’un meurtre dans une abbaye du nord de l’Italie,  une enquête policière est menée par un moine franciscain. Le bibliothécaire est le coupable. Il interdit l’accès au savoir et finira par manger le livre qu’il veut interdire, avant de mettre le feu à la bibliothèque et à l’abbaye. En sourdine, dans des registres moins terrifiants et plus comiques apparaît dans d’autres œuvres une collection de figures caricaturales, comme celle des employés de la salle de lecture de la Nationale au XIXe siècle, peints par Charles Monselet (celui même qui voulait succéder à Louis Bouilhet sur le poste de la bibliothèque de Rouen) :

 

« M. Paul Chéron, l’employé du milieu de la salle, n’est occupé qu’à se dissimuler le plus possible aux yeux du public. Pour cela, il s’entoure d’une citadelle de livres, qui ne laissent voir qu’une tête jaune.[…] Son vœu serait de passer pour un lecteur ordinaire, pour le premier venu. Lorsqu’on l’interroge, il ne répond pas. Insiste-t-on, il gémit, il lève les yeux au ciel, il frappe du pied. Gardez-vous de lui demander aucun renseignement ! […] M. Vintre n’a que deux manies : la première, c’est de vous dissuader de prendre l’ouvrage que vous lui demandez ; la seconde, c’est, lorsque la première n’a pas réussi, de vous envoyer vous-même cherche votre livre, sous l’escorte d’un frotteur. » Charles Monselet, Le plaisir et l’amour, anthologie, Le Figaro, 1858-1859

 

 Qu’ont en commun tous ces bibliothécaires ? Plus que celui de n’être pas dérangés par le lecteur, c’est le refus de pourvoir à sa demande, pour des raisons qui demeurent aussi mystérieuses qu’incompréhensibles, au point de sembler témoigner d ‘une mission non avouée de la bibliothèque, celle de décourager son public.

 

« Tu remplis une première fiche et la remets ; on te signale qu’il doit y avoir une erreur de numérotation dans le catalogue, car on ne trouve pas le livre ; au reste, on fera des recherches. Tu en demandes aussitôt un autre : on te répond qu’il est en lecture, mais on ne peut retrouver qui l’a demandé ni quand. Le troisième que tu demandes est à la reliure. Il en reviendra dans un mois. Le quatrième est conservé dans une aile de la bibliothèque présentement fermée pour travaux. » Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, Turin 1979, Seuil, 1981

 

Une fois de plus, ce « on » impersonnel induit l’idée d’un métier transparent : pas de bibliothécaire dans Les Ailes du Désir de Wim Wanders, 1987, tout à la gloire de la bibliothèque (à moins d’interpréter l’ange lui-même -qui consigne l’histoire humaine- comme figure emblématique du bibliothécaire).; pas de bibliothécaire non plus dans le combat impitoyable et sans répit que mène la Bibliothèque contre le lecteur dans La Belle Hortense de Jacques Roubaud, Seghers 1990, (chapitre 10 « La Bibliothèque »). Là où Calvino ne dépassait pas le registre réaliste, Roubaud atteint le fantastique dans les stratégies de la Bibliothèque, entité globale douée de vie et de volonté, pour ne pas communiquer le livre demandé par le lecteur :

 

« La première stratégie donc était la stratégie de l’erreur, dont une variante était l’envoi du bon ouvrage à un autre lecteur. On voyait ainsi dans l’allée centrale de la salle de lecture des chercheurs fébriles essayant d’échanger, en des échanges souvent triangulaires, un ouvrage sur la cuisine pygmée contre l’édition originale des Prolegomena rythmorum du père Risolnus. Mais il y avait un échelon supérieur dans la dissuasion : c’était l’emploi d’une arme particulièrement redoutable, la panoplie des réponses dilatoires que les magasins envoyaient au lecteur par l’intermédiaire de son propre bulletin de demande ;  ces réponses pouvaient prolonger a lutte pendant plusieurs journées […] il n’y avait rien pour vous ; une demi-heure supplémenaire passait. Vous receviez alors votre bulletin de commande généralement chiffonné, portant l’indication « manque en place ». Le lendemain vous redemandiez l’ouvrage ; la réponse était cette fois : « cote à revoir ». Le troisième jour c’était, «  à la reliure » et enfin le quatrième, par un raffinement de cruauté dont on appréciera toute la saveur : « communiqué à vous-même le… » et suivait alors la date de votre première demande. [...] Les bibliothécaires essayaient de vous consoler et vous lisiez dans leur regard apitoyé le jugement sans appel : le malheureux, elle a encore frappé ! »

 

 Enfin, les bibliographies sur le sujet sont pleines  des errements fantasmatiques d’une vision sans avenir (le bibliothécaire est un détective, un espion ou encore la femme bibliothécaire jeune et jolie s’ennuie dans son métier, ou se met à ressembler à ses livres poussiéreux). On est en face d’une accumulation de poncifs qui se veulent comiques ou attractifs mais qui  sont finalement désolants pour l’image de la profession.

 

Pouvons-nous déceler des raisons à cette vision dont nous, professionnels, connaissons l’indigence ? Pour ma part, j’en distingue une, qui peut se décliner de multiples façons. Elle tient à la différence qui existe entre deux visions du livre.  L’une est celle du lecteur, qui juge chaque ouvrage dans son unicité.  L’autre est celle du bibliothécaire, qui percevant les collections dans leur ensemble, n’a plus tout à fait les mêmes centres d’intérêt face au livre isolé que son public. Cette différence de point de vue entre l’amateur de lectures et le professionnel du livre sur l’objet commun de leur rencontre a des résultats parfois troublants, parfois cocasses. Le premier résultat pourrait être présenté comme une incompatibilité apparente entre deux métiers, celui d’écrivain et celui de bibliothécaire.

 

Contrairement aux apparences en effet et à ce que l’on pourrait parfois espérer, il semble impossible dans les temples des livres de mener de front deux carrières, celle de bibliothécaire et celle d’écrivain On le voit pleinement à travers le combat singulier de deux écrivains bibliothécaires : Leconte de Lisle et Anatole France. Cette lutte pour l’écriture personnelle au sein d’un même lieu voué à la conservation et à la mise en valeur des écrits des autres, la bibliothèque du Sénat,  a duré plusieurs années, feutrée mais impitoyable, se soldant par la démission d’Anatole France. On en trouvera le récit sur les archives en ligne du Sénat

http://www.senat.fr/evenement/archives/vie.html (adresse en juin 2004). En voici les grandes péripéties :

 

Le chef de file de l’Ecole parnassienne est nommé en 1871 bibliothécaire du Palais du Luxembourg, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en 1894. Le site précise la hauteur de son traitement de bibliothécaire, de 2700 F en 1876 à 4200 F à partir de 1882 jusqu’à sa mort. Nous avons plusieurs témoignages sur la manière dont Leconte de Lisle concevait son activité professionnelle, et ces témoignages concordent :

 

« Leconte de Lisle fut un fonctionnaire et, comme on dit aujourd’hui, un budgétivore. Certes, ses appointements ne compromirent jamais l’équilibre de nos finances : il n’émargeait pas grassement, mais tout de même il émargeait. L’Etat lui servit longtemps quelques milliers de francs, en échange de services déterminés par la Questure du Sénat. Il était chargé de veiller à la bibliothèque sénatoriale et de faciliter les lectures de nos pères conscrits. Or, Leconte de Lisle comprenait à sa façon ses devoirs officiels. Les rayons de sa gloire ne s’accordèrent jamais avec les rayons de sa bibliothèque.

On ne se souvient pas d’avoir vu au Luxembourg M. Leconte de Lisle consulter le catalogue ou toucher à un bouquin. Il était tout le temps dans les étoiles et malheur à qui s’avisait de le faire descendre de si haut. Son monocle foudroyait l’importun et, comme le sourcil de Jupiter, ses cheveux secoués faisaient trembler à la ronde. L’homme qui passa sa vie à tutoyer Zeus et ses collègues de l’Olympe ne permit jamais qu’on l’abordât pour lui demander un renseignement.

On raconte qu’un sénateur nouvellement débarqué de sa lointaine province paya d’un affront une maladroite indiscrétion. Il avait osé demander au bibliothécaire du Sénat une indication sur quelque livre. Oh ! le geste qui l’accueillit fut souverainement beau. Leconte de Lisle se colla dans l’orbite son œil de verre, lentement toisa des pieds à la tête et de la tête aux pieds l’audacieux intrus, fixa un moment sur lui sa prunelle indignée ; puis, levant le bras, sans mot dire mais avec une allure d’empereur, il montra du doigt au fond de la salle un employé galonné, qui accourut. Et le poète, peu à peu reprit sa sérénité un instant troublée. »

 Extrait d’un article paru dans Le Figaro du 10 juillet 1898

 

« Leconte de Lisle s’était installé dans la grande bibliothèque où se trouve la coupole peinte par Delacroix. Dans l’encoignure formée à gauche par la première grande fenêtre qui donne sur le jardin du Luxembourg. Là, assis à un petit bureau de bois noirci, il n’avait, sur le rayon qui le surmontait, que les études bibliques de Ledrain, le Bhâgavata, le Râmâyana et quelques livres de Louis Ménard. Il arrivait, tous les jours vers une heure, fumait une ou deux cigarettes, rédigeait quelques lettres ou transcrivait des vers, d’une écriture lente et superbe. Il aimait surtout à causer, mais ne souffrait pas qu’un importun le troublât dans ses causeries ou dans sa quiétude. »

            Article de Henri Welschinger paru dans le Journal des Débats du 16 août 1910

 

« De 1870 à 1876 la Bibliothèque du Luxembourg fut publique. Pour y accéder on doit passer par une porte ouvrant sur un couloir circulaire où donnent cinq ou six autres portes. Leconte de Lisle fit coller des flèches en papier avec l’indication " Bibliothèque ", tout autour de ce couloir. En sorte que les malheureux lecteurs qui se guidaient sur ces flèches fallacieuses, tournaient perpétuellement dans la demi-obscurité du couloir sans jamais rencontrer l’entrée cherchée que rien ne distinguait des autres. Et ils partaient découragés, sans nul désir de renouveler l’expérience. » 

 Claude-Louis dans " Les Poètes assis "

 

Le malheureux Anatole France  pâtira de cette proximité avec ce Jupiter dédaigneux des tâches subalternes. Le 1er juillet 1876, Anatole France est nommé " commis-surveillant " à la bibliothèque du Sénat. où il rédige le catalogue méthodique, publié en 1882. Lui qui, petit-fils de libraire, savait rédiger un catalogue et exerçait vraiment son métier, découvrira bientôt qu’il est honteusement exploité et démissionnera en 1890 , pour trouver lui aussi le temps nécessaire à la réalisation de sa vocation d’écrivain. Une présentation de cette période de sa vie est également disponible sur le site du Sénat à l’adresse suivante (juin 2004) : http://www.senat.fr/evenement/archives/anatolef.html

 «  L’immense érudition de France, son amour des livres, la douceur de son commerce en eussent fait un bibliothécaire idéal, si le milieu s’y fût prêté. Mais il s’aperçut immédiatement que ses collègues entendaient rejeter sur lui toute la besogne effective et le traiter avec condescendance car sa naissante réputation ne leur semblait pas balancer leur renommée. France, conscient de son mérite, voulait bien travailler s’ils travaillaient ; mais il voulait, avec plus d’énergie encore, ne pas travailler s’ils se reposaient sur leurs lauriers. Cette prétention à une sinécure parut exorbitante aux sinécuristes ; ils l’admirent d’abord plutôt que de renoncer à leurs propres loisirs. (…)

 Anatole France aurait pu jouir des avantages qu’il s’était assurés d’emblée si la littérature n’était encore venue tout gâter. Rédigeant au Temps une série de chroniques sur les poètes contemporains, il eut l’inconvenance de n’y point admirer, sans réserve, les oeuvres de Lacaussade et l’audace de n’y insérer qu’une poésie alors que Lacaussade exigeait qu’il en insérât au moins trois. Il n’en fallut pas davantage pour brouiller les deux amis. Puis vint le tour de Charles-Edmond qui se fâcha pour des motifs à peu près analogues. (…)

 Anatole France reçut l’ordre formel de griffonner cinq cents fiches par mois (dix-sept par jour !). Il préféra démissionner et il n’eut pas lieu de s’en repentir. Cependant il ne put jamais oublier l’indifférence sereine que Leconte de Lisle lui avait témoignée au cours de cette crise. Il s’en vengea en égratignant quelque peu le poète " pasteur d’éléphants ". Celui-ci était chatouilleux ; il répliqua durement. Des témoins furent échangés, ne purent s’entendre et ce duel avorté fut baptisé par la presse malicieuse " le duel aux coupe-papier ". »  Claude-Louis dans " Les poètes assis "

De la même façon, le temps « perdu » par Marcel Proust en ce qui concerne l’exercice de son métier de bibliothécaire (1895-1900) est un temps fertile pour son œuvre (Les Plaisirs et les Jours, 1896)

 

 Malgré tout quelques écrivains bibliothécaires existent, nous l’avons vu à travers la liste élaborée par Michel Bernard. Ce sont eux qui à travers leurs œuvres nous donnent la définition la plus intéressante du métier  : en les lisant, on s’aperçoit que nul n’est bibliothécaire impunément, et que l’exercice de la profession a une influence sur le fond comme sur la forme de l’écriture personnelle :  leurs écrits reflètent une véritable vision de la profession, une vision venue de l’intérieur,  dans laquelle il est enfin possible de se reconnaître et de retrouver les vraies questions d’identité professionnelle. La vision flatteuse du bibliothécaire proposée dans  le fameux film Fahrenheit 451, de François Truffaut inspiré en 1966 de l’ouvrage de Ray Bradbury n’est pas celle que retiennent les écrivains bibliothécaires. On se souvient de l’argument de cette oeuvre : dans un Etat totalitaire qui interdit la lecture et brûle les bibliothèques, les hommes-livres sont des résistants. Chacun apprend par cœur un livre pour pouvoir le réciter aux autres au cours de réunions clandestines qui se tiennent dans une forêt. Mais l’identité professionnelle n’est pas là, même si l’amour du livre reste fondamental au point de constituer la motivation première de l’entrée dans la profession. Etre bibliothécaire, c’est être fasciné par la totalité, c’est, comme l’historien, entretenir un certain rapport avec la mémoire ; mais à la différence de l’historien qui recompose et allège cette mémoire à travers ses prismes de lecture, le bibliothécaire recherche le « mode d’emploi » (pour reprendre l’expression de Perec) pour la prendre en charge et la communiquer de façon immédiate et pratique dans sa totalité, dans sa lourdeur matérielle. Même si au départ de sa carrière le bibliothécaire est entré dans la profession par amour des contenus –ce qui est généralement le cas-, il devient à mesure que son expérience s’accroît l’homme des références et des catalogues, jusqu’à avoir une autre vision des contenus eux-mêmes. Les pages sont nombreuses sur ce déplacement de la fascination inspirée par les contenus vers leurs catalogues. D’abord Anatole France et Robert Musil :

 

« Après les avoir fait asseoir, le bibliothécaire montra d’un geste aux visiteurs la multitude de livres rangés sur les quatre murs, depuis le plancher jusqu’à la corniche :

-Vous n’entendez pas ? vous n’entendez pas le vacarme qu’ils font ? J’en ai les oreilles rompues. Ils parlent tous à la fois et dans toutes les langues. Ils disputent de tout ; Dieu, la nature, l’homme, le temps, le nombre et l’espace, le connaissable et l’inconnaissable, le bien, le mal, ils examinent tout, contestent tout, affirment tout, nient tout. […] Messieurs, d’ouïr ce tapage universel, je deviendrai fou comme le devinrent tous ceux qui vécurent avant moi dans cette salle aux voix sans nombre, à moins d’y entrer naturellement idiot, comme mon vénéré collègue, monsieur Froidefond, que vous voyez assis en face de moi  cataloguant avec une paisible ardeur. Il est né simple et simple il est resté. Il était tout uni et n’est point devenu divers.  […] Monsieur Froidefond a l’esprit simple et l’âme pure. Il vit catalogalement. De tous les volumes qui garnissent ces murailles il connaît le titre et le format, possédant ainsi la seule science exacte qu’on puisse acquérir dans une bibliothèque, et, pour n’avoir jamais pénétré au dedans d’un livre, il s’est gardé de la molle incertitude, de l’erreur aux cent bouches, du doute affreux , de l’inquiétude horrible […] Il est tranquille et pacifique, il est heureux. » Anatole France : La Chemise (Les Sept Femmes de Barbe-Bleue et autres contes merveilleux, Calmann-Lévy, 1909)

 

 

Robert Musil porte le même témoignage, lui qui a été bibliothécaire de décembre 1910 de février 1914 à la Bibliothèque de l’Université technique de Vienne.

 

Conversation entre un général et un bibliothécaire dans la salle des catalogues de la Bibliothèque Impériale :

« Le secret de tout bon bibliothécaire est de ne jamais lire, de toute la littérature qui lui est confiée, que les titres et la table des matières. « celui qui met le nez dans le contenu est perdu pour la bibliothèque ! » m’apprit-il. « Jamais il ne pourra avoir une vue d’ensemble ! »

Le souffle coupé, je lui demande : « Ainsi, vous ne lisez jamais un seul de ces livres ? 

-  Jamais, à l’exception des catalogues.

- Mais vous êtes bien docteur, n’est-ce pas ?

-Je pense bien. Et même privat docent de l’Université pour le bibliothécariat. La science bibliothécaire est une science en soi, m’expliqua-t-il. Combien croyez-vous qu’il existe de systèmes, mon Général, pour ranger et conserver les livres, classer les titres, corriger les fautes d’impression etc. » Robert Musil, L’Homme sans qualités, trad. Philippe Jaccottet, Seuil, 1979

 

 

 Proust lui aussi, -souvenir de ses brefs passages à la Mazarine ?- connaît cette ivresse des catalogues. Elle se porte sur les indicateurs de chemins de fer, plus parlants selon lui et plus évocateurs que n’importe quel récit de voyage :

 

« Et bien que mon exaltation eût pour motif un désir de jouissance artistique, les guides l’entretenaient encore plus que les livres d’esthétique, et, plus que les guides, l’indicateur des chemins de fer. » Du Côté de chez Swann, Noms de Pays, le Nom, éditions Laffont, 1987, collection Bouquins, t.I, p.323.

 

 

Cette perception du sens plein de cet écrit des écrits que constitue le catalogue trouve son développement culminant dans l’œuvre de Perec. Georges Perec a été documentaliste dans une unité du CNRS de 1962 à 1979. Son œuvre reflète aussi cette fonction. Il faut relire Penser, classer pour le mesurer. Dans La Vie mode d’emploi (Hachette P.O.L. 1978), le catalogue devient une forme pleinement signifiante et authentiquement littéraire, un livre enfin lisible, composé sous le double jeu de la contrainte d’écriture et de l’énumération, procédures familières aux catalographes.  Nous disposons avec les cahiers préparatoires de La Vie mode d’emploi d’un document révélateur à ce sujet : (consultable en juin 2004 en ligne à l’adresse suivante  http://membres.lycos.fr/mjannot/froggy/mode.htm). Les pratiques bibliothéconomiques y sont détaillées :

52 Chapitre LII, Plassaert, 2. Description minutieuse des travaux d’un sous bibliothécaire adjoint à temps partiel, SB2ATP, affecté à un fonds documentaire de la bibliothèque de l’Opéra.

91 Chapitre XCI, Caves, 5. Personnage de Marcelin Echard, ancien chef magasinier à la Bibliothèque centrale du XVIIIème arrondissement

Les annexes de l’ouvrage sont également révélatrices, avec leur index qui est lui-même un catalogue de bibliothèque.

 

Cet amour immodéré des fiches se devait d’être épinglé par ceux qui ne le partagent pas. La pire punition à l’encontre du bibliothécaire, c’est de lui infliger un monde sans catalogue, un monde inclassable, présenté dans un désordre insupportable. C’est ce que fait   Ivan Reitman en 1984, dans SOS Fantômes Ghostbusters. Dans ce film dont l ‘action se déroule en partie dans la bibliothèque publique de New York, un superbe travelling arrière montre la fuite épouvantée d’une bibliothécaire poursuivie par un phénomène paranormal, la catastrophe absolue dans la profession : les tiroirs des fichiers s’ouvrent tout seuls et toutes les fiches s’envolent pour se disperser par centaines en désordre dans les travées. La bibliothécaire ne se remettra pas de ce traumatisme et des soins médicaux devront lui être prodigués. Est-ce là une préfiguration de l’Internet ? La situation de pertes de repères étant de toute évidence intolérable, nous nous acharnons à remettre de l’ordre dans le grand réseau et les bibliothécaires épouvantés se changent en détectives avertis de l’information (Indiana Jones est lui aussi bibliothécaire !)

 

 

 

Si nous résumons le parcours voici le portrait peu flatteur du bibliothécaire tel qu’il apparaît à travers ces lectures : défavorisé physiquement et socialement, en retrait devant la vraie vie, ennemi du lecteur qu’il a le devoir de servir, amoureux de références plutôt que de livres, refusant jusqu’à la folie de partager le savoir qu’il a en dépôt, au mieux transparent et falot, au pire inquiétant voire dangereux, « au demeurant le meilleur fils du monde » !

 

A côté de cette caricature que nous avons le droit de récuser au nom de la profession, une image plus intéressante se dessine, celle d’un être  fasciné par les collections dont il est le gardien  et qui mesure pleinement les enjeux de leur conservation et de leur communication : professionnel de la mémoire et de la totalité, le bibliothécaire fait corps avec ses livres, au point de devenir lui-même un homme livre, intériorisant leurs contenus jusqu’à la manducation, ou au contraire construisant et organisant leurs seules références jusqu’à entrer en catalogue comme on entre en religion, de toutes façons définitivement contaminé par le vertige qui saisit communément le profane qui pénètre pour la première fois dans les magasins d’une bibliothèque. S’il veut rester écrivain, motivation première apparemment du choix de ce métier, nul d’entre vous ne le contestera, le bibliothécaire devra prendre du champ et se mettre à l’abri de la production des autres, comme le firent Leconte de Lisle ou Proust. Sinon, il se transformera insensiblement mais sûrement en rédacteur de catalogues, trouvant ivresse et jouissance à fournir la vision de la totalité plutôt qu’à s’attarder à en inspecter le détail. Un Perec réussit par un tour de force soigneusement déguisé en cahier des charges –démarche bibliothéconomique s’il en est-à cumuler les deux aspects, rédigeant une oeuvre qui est aussi un catalogue et une bibliothèque.

 

Avec l’irruption du numérique,  qui a fait voler les vieilles fiches cartonnées sous son vent révolutionnaire, nous attendons impatiemment une nouvelle représentation romanesque du bibliothécaire, médiateur du savoir, sauveur de la mémoire, thérapeute de l’information, Sherlock Holmes de la recherche documentaire et mettant tous ses talents au service du lecteur. N’est-ce pas à nous d’écrire et de construire le personnage, ou sinon (si nos fonctions quotidiennes nous absorbent trop -comme c’est personnellement et collectivement le cas) en donner par la qualité de notre service une image claire et cohérente aux écrivains et cinéastes qui hantent encore nos bibliothèques et leurs réseaux.

 

Pour achever notre propos tout en l’élevant, relisons la définition qu’a donnée Paul Claudel dans la première des Cinq Grandes Odes de  Mnémosyne, la gardienne des temples de la mémoire, celle qui pourrait bien finalement être la Muse de la profession, personnage de silence et de recueillement  :

 

« Mnémosyne, qui ne parle jamais !

Elle écoute, elle considère.

Elle ressent, (étant le sens intérieur de l’esprit)

Pure, simple, inviolable ! Elle se souvient !

Elle est l’heure intérieure ; le trésor jaillissant et la source emmagasinée ;

La jointure à ce qui n’est point temps du temps exprimé par le langage.

Elle ne parlera pas ; elle est occupée à ne point parler. Elle coïncide.

Elle possède, elle se souvient. »

 

Cette offre silencieuse d’une  totalité toujours renouvelée constitue peut-être la plus belle définition littéraire de notre métier.